Naissance d’un projet collectif

«Me duele la memoria» est né dans le sillage d’un premier documentaire, «La barque n’est pas pleine», réalisé en 2014 par Daniel Wyss (Climage) en collaboration avec Iara Heredia, Bastien Genoux et Marc Gigase.

Alors que ce film rappelle la politique de fermeture de la Suisse officielle vis-à-vis des réfugié.e.s du Chili et relate l’action de désobéissance civile du mouvement «Action places gratuites», ce deuxième film donne la parole aux exilé.e.s qui ont vécu le Chili d’Allende et quitté le pays après le coup d’Etat.

En écho aux «arpilleras», les fils de chacune de ces histoires individuelles s’entrelacent, tissant ainsi le récit collectif d’un exil du Chili vers la Suisse.

En envisageant ce film documentaire de création comme un projet collectif, les coréalisateurs/trices Iara Heredia Lozar et Bastien Genoux se sont entourés de Marc Gigase, historien, de Myriam Rachmuth, monteuse, ainsi que de Lucie Mauch et Malena Sardi, musiciennes.

Cette équipe soudée a l’ambition de retracer un chemin de vie, celui du père de la réalisatrice, en interrogeant la mémoire familiale mais aussi collective ainsi que les luttes militantes au travers de plusieurs générations et ce jusqu’à aujourd’hui.

« Le souvenir, c’est la subversion, puisque nous nous battons contre une machine d’oubli » affirme la réalisatrice Carmen Castillo. Dans cette optique, réaliser ce film signifie pour nous de continuer à faire vivre cette mémoire et surtout de donner la parole à celles et ceux qui voulaient changer le cours des choses au Chili, pays de toutes les utopies, et qui ont vu leurs projets brisés par la violence d’Etat.

En soutenant ce projet collectif, vous contribuez, vous aussi, à lutter contre l’oubli et à transmettre cette histoire, faite d’utopie et de solidarité.

Pourquoi faisons-nous appel à vous?

Nous menons ce projet depuis bientôt trois ans. Un travail de longue haleine, pris sur nos heures libres, nous a permis d’aboutir à un premier montage.

Dès lors, il reste des étapes importantes et incontournables pour une finalisation et une diffusion optimale: dernière phase de montage, montage son, sound design, musique originale, mixage, étalonnage, sous-titrage et promotion.

Nous avons donc grand besoin de vous pour le concrétiser dans les meilleures conditions possibles. Vous nous donnerez ainsi les moyens de conserver la liberté que ce projet nécessite. Nous vous remercions d’avance pour votre précieux soutien! N’hésitez pas à faire suivre le lien à vos ami.e.s... 

Le film

Chili, septembre 1973. Après avoir dû fuir la dictature militaire brésilienne, João, militant révolutionnaire de 27 ans ayant trouvé refuge au Chili en 1971, est une nouvelle fois traqué par la junte, chilienne cette fois. Il sera arrêté, puis enfermé au tristement célèbre Stade National de Santiago. Au milieu de la nuit, Liliana, tout juste 15 ans, est arrêtée chez elle par des militaires avec son frère cadet. Tous les deux soutiennent le gouvernement de l’Unité Populaire (UP) du socialiste Salvador Allende, élu président en 1970. Alberto, qui a chanté la révolution pendant les 1000 jours du gouvernement de l’UP, se réfugie lui dans une ambassade. 

Fuir, se cacher, sauver sa vie, résister ou s’exiler. Nos témoins, Joāo, Liliana, Teresa, Hector, Oscar et Alberto voient leur vie basculer le 11 septembre 1973. Ce jour-là, les forces armées de Pinochet portent le coup fatal à la «voie chilienne vers le socialisme», amorcée sous Allende et portée par un formidable mouvement populaire. 

Dans des récits émouvants, dignes et combattifs, ils partagent leur histoire, leur vécu, les difficultés de leur exil, le retour au pays pour certain.e.s. Si la mémoire est douloureuse, mais nécessaire, l’héritage qu’ils nous transmettent est aussi un message d’espoir et de solidarité qui rappelle leur combat pour une société plus juste et égalitaire.

Les arpilleras : broder la vie et la résistance sous la dictature

Les arpilleras sont des tableaux cousus à partir de tissus colorés qui décrivent la vie quotidienne au Chili sous la dictature de Pinochet. Après le coup d’Etat, dans une situation de forte insécurité économique, les femmes des «poblaciones» (quartiers populaires), dont les maris avaient disparu ou étaient au chômage, ont inventé cette forme d’expression. Récupérant des chutes de tissus et des bouts de chiffons dans les usines, elles se sont mises à confectionner ces arpilleras.

Cet acte créatif représentait aussi bien un moyen de survivre financièrement qu’un mode d’expression pour témoigner des privations et humiliations de la vie quotidienne et dénoncer les violences et injustices du régime.

Ce patrimoine historique et artistique illustre la réalité sociale et politique sous la dictature et incarne la résistance des femmes pendant cette période obscure. Acte de survie mais aussi de résistance, le gouvernement finit par interdire la possession et l’exposition des arpilleras.

Note d’intention de Iara Heredia Lozar, réalisatrice

Fille d’exilés, je suis née apatride et j’ai grandi à Lausanne. Ma mère, Paloma, a quitté l’Espagne de Franco, celle des derniers soubresauts de la dictature. Mon père, João, a été contraint de fuir le régime militaire brésilien, puis la dictature de Pinochet. J’ai grandi entourée par les récits de mes parents et de leurs ami.e.s, emprunts de nostalgie, de défaites mais aussi de luttes et d’utopies.

La première fois que je suis allée au Chili, j’avais 13 ans. C’était quelques années après le retour à la démocratie. Nous sommes revenus en famille sur les lieux du premier exil de João, le Chili d’Allende et de l’Unité Populaire qui l’avait chaleureusement accueilli. Les temps étaient autres, les lieux aussi. La dictature avait effacé les traces de ce passé que nous voulions retrouver. La voie chilienne vers le socialisme, comme la terreur qui suivit le 11 septembre, semblaient avoir été soigneusement gommées par la junte. Devenu une vitrine du néolibéralisme, le Chili était frappé d’une amnésie que le retour de la démocratie n’avait pas résolue.

Plus de quarante ans après le coup d’Etat, le travail de mémoire et de justice reste encore lacunaire. Faire aboutir ce film, c’est récupérer une partie de ce passé afin qu’il ne tombe pas dans l’oubli. De la même façon que l’on ne peut concevoir d’individu sans passé, on ne peut concevoir un peuple sans histoire. Celle que je souhaite vous raconter avec « Me duele la memoria » et ses ancrages du Chili à la Suisse, du personnel au collectif, nous éclaire aussi sur notre présent. Les utopies d’hier viennent encourager celles d’aujourd’hui. Les résistances des Chiliens face à la barbarie comme la désobéissance civile des Suisses face à la fermeture des frontières sont autant d’héritages desquels s’imprégner pour tisser collectivement de nouvelles histoires.